Le cimetière numérique, cette terre promise fraîchement retournée

Dans le fond, on va tous mourir un jour, on le sait (excepté Karl Lagerfeld, qui est clairement sous contrat avec le Prince des Ténèbres). Et sauf si Ray Kurzweil, l’expert de Google, parvient à télécharger notre esprit dans un ordinateur aux abords de 2045 (d’ici là, pour certains mortels, il va falloir sévèrement louvoyer entre les canicules) (1).

A défaut de vivre éternellement (ce qui aurait quand même le mérite de nous permettre de regarder tous les Police Academy), vous pouvez toujours envisager quelques solutions pour marquer les mémoires :

  1. Faire quelque chose d’intelligent et d’utile pour l’Humanité, qui marquera l’histoire (par exemple, mettre au point un anti-douleur pour supporter les scénarios de Luc Besson).
  2. Écrire quelque chose en espérant qu’un éditeur y verra une façon de gagner quelques sesterces, puis qu’aucun dictateur visionnaire pyromane ne décide que l’ensemble de votre œuvre doit connaitre le même destin que Jeanne d’Arc.
  3. Vous plonger dans du béton fraîchement coulé en espérant qu’on laisse votre statue tranquille quelques temps (l’auteur décline toute responsabilité en cas de tentative liée à cette suggestion).

Mais voilà que Facebook nous propose un nouveau concept pour que notre mémoire subsiste : créer des sépultures en ligne, où notre personnalité numérique serait sauvegardée malgré notre (regrettable) décès.

Abordons de ce pas la mort sur Internet et allons au fond de choses. (2)

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Karl Lagerfeld et son chat, Lucifer, ont beaucoup de choses à nous apprendre sur l’immortalité.
  • C’est quoi un cimetière numérique ?

Avant tout, le cimetière numérique est un concept, une facilité de langage, une visualisation de l’esprit. Pour le moment, il n’existe pas de menu déroulant pour chercher un proche décédé ou une page où l’on pourrait se promener en se moquant des noms des personnes décédées ou de leurs épitaphes. La sépulture sur Internet porte en fait le doux nom de « page commémorative », qui n’est autre que la métamorphose de l’ancien profil.

Voici ce qui se produit lors de la transformation d’un journal Facebook en page commémorative :

  1. Contrairement aux pages et groupes publics créés spécifiquement pour honorer la mémoire d’un individu (ou de Cachou le chien), il n’y a pas de gestionnaire de compte. La personne décédée ne publie pas. Une configuration plus en accord avec le principe selon lequel les morts ne parlent pas (même si on peut douter de cette affirmation en présence d’Arielle Dombasle ou de la famille de Grégory Lemarchal).
  2. Les paramètres de confidentialité de l’ancien profil sont conservés (moralité : de son vivant, il vaut mieux éviter d’être une grosse buse en configuration des paramètres; votre serviteur est là pour ça).
  3. On ne peut plus inviter la personne décédée à être son ami (sauf si vous êtes Georges Romero).
  4. Les informations personnelles non pertinentes ne sont plus visibles (c’est certain qu’après un accident mortel de parapente, on préfère ne plus voir « Francis aime Gravity » affiché dans son journal).
  5. Les contacts du défunt ne reçoivent plus de notifications pour les anniversaires (dommage, ça permettrait de voir ceux qui suivent).
  6. Le défunt n’est plus suggéré dans l’outil « Vous connaissez peut-être » (je vous parie 100 sesterces que Facebook nous inventera un jour une fonction « Vous connaissiez peut-être »).
  7. Tout le monde peut envoyer des messages privés à la personne décédée. Vraiment très utile, puisque lesdits messages ne seront lus par personne. Éventuellement par les employés de Facebook, s’ils n’ont que ça à faire (ce qui m’étonnerait) et qu’ils ont envie de se taper une bonne barre de rire devant les boites de réception pleines de « Alors, tu viens plus aux soirées ? » (Oui, ces gens-là ont le sens de l’humour).

La page est donc dédiée uniquement au dépôt de contributions, photos, souvenirs, mémoires, de la part des personnes qui étaient les contacts du défunt. Oui, finalement, comme une sépulture. Mais mieux que des images de la vie d’une personne, on peut aussi trouver sur ces pages commémoratives des extraits de l’incinération ou de la mise en terre (3). Filmer un enterrement, c’est bizarre, mais étant donné que le « selfie enterrement » existe, on ne peut douter de rien (excepté de l’efficacité de Pascal le grand frère sur l’éducation de notre jeunesse). A noter qu’il est aussi possible de demander par formulaire le « film rétrospectif » de la vie du défunt (un montage des photos déposées sur Facebook par lui-même et ses contacts de son vivant).

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Igor, fossoyeur numérique au village Cocorico.
  • Comment apparait-on sur un cimetière numérique ?

Quelle est la procédure pour qu’un compte Facebook devienne une page commémorative ? Comment accède-t-on au statut de « personne décédée » et à la postérité ? On aurait pu penser que c’était en participant à l’émission Vivement dimanche, étant donné le niveau de décomposition avancé des invités, mais non. (4)

La mutation d’un journal classique en page commémorative se fait sur demande valide. Extrait des conditions :

  1. Être mort (effectivement c’est mieux). A ce sujet, Facebook propose un service après vente si vous avez été déclaré décédé à tort. Utile.
  2. Le signalement du décès doit être accompagné d’une preuve tangible. Facebook donne ici quelques exemples de ce qui doit être considéré comme une preuve sérieuse : certificat de décès, rubrique nécrologique (si vous vous appelez « Jean Martin » ou « John Smith », le point 1 risque de vous être utile assez souvent), ou article de journal se rapportant au décès. On notera ici l’absence de « Jésus m’a parlé » ou encore « On ne le voit plus à la machine à café ».
  3. La demande de transformation du journal en page de commémoration doit provenir d’un proche du défunt. Ici, Facebook précise de manière exhaustive ceux qui peuvent être considérés comme des « proches » :

Sans titreOn en déduit que la petite Allison à qui vous lanciez des boulettes de papier en 5ème peut tout à fait signaler votre décès, de même que Michel le stagiaire photocopieur. Précisons que la famille proche et l’exécuteur testamentaire (ne déconnez pas trop en le choisissant) disposent d’un dernier mot et peuvent demander la suppression dudit compte, encore une fois grâce à un formulaire rempli de bons sentiments (et curieusement, assez difficile à trouver dans les méandres des pages Facebook).

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Croyez-le ou non, Facebook a refusé mon signalement du décès de Rick Genest, alias « Zombie Boy ».
  • C’est quoi l’utilité du cimetière numérique ?

On peut dire qu’avec Facebook, les morts se sont trouvés une nouvelle fonction (autre que celle d’électeurs de Jean Tiberi). En plus d’être très utile en cas de révolution des morts-vivants (pour savoir qui interpeller) ou pour le casting du remake de Thriller, cette fabuleuse invention n’est pas (totalement) inutile.

⇒ Une nouvelle option sociale pour les utilisateurs

C’est sûr, pour la personne décédée, ça ne change pas grand chose. Mais pour les autres, cela peut permettre de consulter à souhaits une page où on trouvera tout à la fois des photos, des messages de réconfort et de condoléances, des vidéos, etc. On y trouvera aussi des organisations d’évènements, comme « Pique-nique à la mémoire de Jean-Claude » (non je ne plaisante pas, mais on oubliera le lien hypertexte pour cette fois). Les mauvais esprits diront « Voilà un excellent moyen de ne pas faire son deuil », mais psschhhtt, allez vous-en, pessimistes en tous genres (5) ! En tout cas, pour rendre hommage au défunt, voilà qui devrait enchanter toute la famille et faciliter les visites du 2 novembre.

Papy se déplacera plus facilement jusqu'à l'ordinateur de la petite Manon que jusqu'au caveau familial de Dunkerque.
Papy se déplacera plus facilement jusqu’à l’ordinateur de la petite Manon que jusqu’au caveau familial de Dunkerque.

Si vous n’êtes pas encore convaincus, danslefond.net vous propose d’autres arguments de taille : d’importantes économies en couronnes de fleurs et en nettoyants pour pierre tombale.

⇒ Une nouvelle option économique pour Facebook

Et finalement, derrière tout cela se cache… tenez-vous bien… un intérêt économique. Oui. Je sais, moi aussi ça m’a fait un choc.

Là, il ne faut pas non plus exagérer, il n’y aura pas de retombées économiques extraordinaires grâce à ces pages commémoratives. Néanmoins, le fait est qu’une page ouverte (même celle d’un mort) continue de générer des interactions (dépôt de n’importe quoi, comme expliqué plus haut). Or sur le Web, qui dit interaction dit production d’une donnée potentiellement exploitable par des entreprises. Quand on sait qu’il y a 2 milliards d’utilisateurs de Facebook et qu’une personne meurt toutes les 1.9 secondes, cela nous donne le décès d’un utilisateur Facebook toutes les 6.6 secondes, soit 545 par heure et plus de 4,7 millions par an (regarde maman je fais des maths). Ça en fait de la page commémorative ! Et voilà comment Facebook devient le plus grand cimetière du monde.

Sans avoir nécessairement un impact considérable sur les recettes de l’entreprise, cette nouvelle fonction a aussi pour but de fidéliser les utilisateurs = rassurer les investisseurs = continuer à faire du pognon en masse en utilisant (aussi) les sentiments les plus profonds des individus.

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Facebook, une politique économique cohérente.
  • Est-ce qu’il y a un piège avec le cimetière numérique ?

⇒ Juridiquement

Pour nous les juristes qui nous intéressons particulièrement à ces questions (non pas que les autres s’en foutent), la perplexité domine. Il est très difficile de donner un statut à cette « sépulture numérique » en raison du cheminement intellectuel suivant (encore une fois, je vulgarise, c’est l’objet du site) :

  1. Une personne décédée n’a plus la capacité juridique (un mort n’a plus de droits, pour faire simple). Néanmoins, subsiste le droit au respect du cadavre (au nom de la dignité) et de la sépulture physique.
  2. Une donnée personnelle correspond à un fragment numérique d’information sur une personne. Mais cette donnée lui appartient-elle ou est-elle un fragment de sa personnalité ?
  3. En admettant que la donnée est un bien et lui appartient (qu’on peut céder, vendre, donner) : les « restes numériques » sont tout simplement gérés par les héritiers, comme un patrimoine. Ce sont donc eux qui décideront de la gestion des données du défunt (dommage si vous étiez en désaccord avec votre progéniture). Dans une telle perspective, on peut envisager de recueillir les souhaits du futur défunt dans un testament (Ex : « Monsieur le notaire, je souhaiterais que la photo où je montre mon postérieur devant l’Arc de Triomphe soit retirée »).
  4. En admettant que la donnée est un fragment de l’identité de la personne : peut-on considérer que le droit au respect des « restes » de la personne est extensible sur le support numérique ? Cela donnerait lieu par exemple à l’interdiction de la profanation d’une page commémorative, ou encore au droit au respect de la dignité d’un être disparu en ligne. A ce moment-là, est-ce que seul l’exécuteur testamentaire (personne chargée de s’assurer que le testament sera respecté) sera compétent pour demander la création d’une telle page ? (6)

⇒ Éthiquement

Sur un plan moral, les questions à se poser sont très simples :

  1. Est-ce que le défunt aurait souhaité qu’on garde ouverte une page détaillée à sa mémoire, où les proches pourront continuer à échanger et rester liés dans la commémoration ?
  2. Est-ce que le défunt aurait souhaité qu’on lui foute bien la paix avec ces conneries et qu’on le laisse disparaître tranquillement ?
  3. Est-ce que c’est bien « honorer la mémoire du défunt » que de nourrir Facebook avec des morts, cette entreprise qui bouffe déjà nos données personnelles le matin au petit déjeuner pour garder sa santé de fer ?

En tout cas, si je décède, faites-moi le plaisir de laisser une page ouverte et d’y raconter un maximum d’absurdités sur ma vie. Exemple : « Ton métier de X-Men te prenait beaucoup de temps, mais tu as quand même réussi à inventer le parachute ascensionnel, ce qui te vaut la reconnaissance éternelle de millions de touristes hollandais chaque année ». Embrouiller les algorithmes avec un maximum de conneries, c’est ça être le Lorenzo Lamas du XXIème siècle.

Et en attendant, je vous propose de signaler massivement le décès de Canal +, en espérant un malentendu qui anéantirait le financement d’EuropaCorp et participerait à l’existence d’un journalisme de qualité.

Ça laisse rêveur, avouez-le.
Ça laisse rêveur, avouez-le.

A très bientôt pour de nouvelles aventures.

Foncièrement vôtre,

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NOTES :

(1) Sujet : A partir de quelle température l’âge du départ à la retraite cesse-t-il d’augmenter ? (Durée : 1h30. Difficulté : Expert) (Reprendre la lecture)

(2) Précision : si vous êtes tombés sur cette page alors que vous souhaitiez vous documenter sur la nécrophilie, vous faites fausse route. Les voies du référencement par Google sont impénétrables. (Reprendre la lecture)

(3) Par exemple, on pourra consulter ad vitam eternam une vidéo où on aperçoit le petit Nathan se trifouiller le nez et décider que sa boulette de mucus séché fera un compagnon idéal pour le repos éternel de mamie Giselle. (Reprendre la lecture)

(4) Sujet : Michel Drucker est-il une manifestation physique du passage vers l’Au-delà ? (Durée : 3h. Difficulté : Intermédiaire) (Reprendre la lecture)

(5) Sujet : L’optimiste est-il un pessimiste mal informé ? (Durée : 3h. Difficulté : Débutant) (Reprendre la lecture)

(6) Pour plus de détails juridiques sur la liberté des funérailles, voir la loi du 15 novembre 1887. (Reprendre la lecture)

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